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Les sauts de puce
dimanche 11 septembre 2005, par

LES SAUTS DE PUCE

Nous voilà donc (co)propriétaires d’un véritable avion, au sens étymologique du mot, c’est à dire un engin capable de nous promener dans les airs, en principe là où nous voulions, quand nous voulions, soit à peu prés le contraire de l’avion d’aéro-club !... restait à apprendre à le piloter !

Nous prîmes donc nos habitudes sur ce terrain d’aviation désaffecté ( réhabilité et goudronné depuis), où le maquis commençait à repousser en de nombreux endroits, ce qui fait que nous devions plus ou moins slalomer entre les buissons...mais c’était déjà assez dur de tenir la ligne droite, alors pour le slalom !...De surcroît, ce terrain a la particularité d’être en travers du vent dominant (la brise de mer), ce qui compliquait sérieusement notre tâche...aussi nous fallait-il être en piste très tôt le matin, pour profiter au maximum du temps calme . C’est ainsi que, petit à petit, au cours des deux ou trois dimanches qui suivirent, nos trajectoires se firent de plus en plus contrôlées, ce qui n’a rien d’évident car en pendulaire la direction est assurée à la fois avec les pieds, posés sur un palonnier, et avec la barre de contrôle balancée de droite à gauche. Après avoir dominé la trajectoire, nous pouvions accélérer un peu et commencer à pousser sur la barre, ce qui a pour effet de faire lever la roue avant (qui donc perd toute efficacité) : le contrôle de l’appareil ne se fait plus que par la barre, ce qui est finalement bien pratique ! Arrivés à ce stade, il ne reste plus grand chose à faire pour se retrouver en l’air...un tout petit peu plus de gaz et ça y est , c’est parti pour le premier saut de puce !

Ce premier saut de puce, le premier instant où l’on se retrouve seul en l’air, totalement maître de la suite des événements dans les trois dimensions, même à 1 m de haut, est un grand moment ! Pour ma part, j’avoue que j’étais si crispé sur la barre que je me suis senti soudain incapable de tout mouvement, alors que je m’étais jusqu’alors plutôt bien débrouillé : seul le réflexe de l’automobiliste a joué : j’ai levé le pied (en Pendulaire, l’accélérateur est au pied puisque les mains sont sur la barre), et l’appareil, docile, s’est posé tout seul droit devant lui, après être monté à 1 ou 2 m seulement . Par la suite et avec la décontraction progressive du pilote, les choses allèrent de mieux en mieux, les vols de plus en plus longs et hauts ; je commençais également à tâter le contrôle en latéral, avec de petits virages timides, jusqu’au moment où, le bout de piste approchant ( 8OO m quand même car nous avions entre-temps enlevé les buissons), vint la décision importante...de faire le tour de piste, ce qui sous entend au moins deux virages à 180°...

Ce fut fait, pour moi, au bout de deux ou trois heures de ces exercices que je persiste à considérer comme relativement peu dangereux et remarquablement formateurs. En effet, combien d’heures aurais-je passé, en double commande dans un aéro-club, avant d’en arriver là ? D’ailleurs, nous étions quatre à nous relayer et à nous soutenir réciproquement et nous sommes tous parvenus à dominer notre engin, certes dans des temps différents car notre culture aéronautique était très inégale, mais en tous cas sans aucune égratignure !(il n’en fut pas de même pour l’avion , sur lequel nous passions la semaine à bricoler afin de pouvoir voler sans faute le week-end suivant : mais les dégâts se sont toujours limités au train d’atterrissage, moteur et autres broutilles, jamais aux éléments vitaux de l’appareil (sur un pendulaire, seule l’aile est un élément vital) . De plus, nos essais furent grandement contrariés par ce problème de vent de travers : faire de l’école en solo n’est pas toujours évident, mais par vent de travers, c’est franchement scabreux et ce fut la cause de bien des ruptures de train et de roues ! Mais cette période fut une des plus exaltantes de mon existence, et je pense qu’il en fut de même pour mes camarades. Elle s’apparente en tous points à l’époque d’avant guerre , où l’école de pilotage planeur se faisait également sur des planeur monoplaces lancés au sandow !

LES PREMIERS VOLS

Tout fiers de notre compétence fraîchement acquise , nous commencions à nous promener à droite et à gauche, à nous écarter du terrain de plus en plus, voire même à en essayer d’autres, beaucoup plus petits et folkloriques, au milieu des champs, ainsi qu’il convient à un vrai pilote d’U.L.M. (le terme, sans doute, est apparu vers cette époque ).

C’est alors que commencèrent les problèmes mécaniques : notre petit moteur Valmet (pourtant une grande marque Suédoise !), censé nous délivrer ses 10 chevaux toute sa vie durant, commençait à ne nous fournir, la plupart du temps, que 5 ou 6 chevaux et autant de bourricots ! Notre malheureux appareil se traînait de plus en plus prés du sol et ne voulait pratiquement plus quitter la planète. Je me souviens même qu’un jour, revenant au terrain en urgence, moteur à bout de souffle, un petit pin de 2 m de haut me barrait le passage...n’osant pas virer pour l’éviter, je tentais de passer au dessus ! mal m’en a pris car j’en accrochais la cime ...et me retrouvais le nez (de l’avion, pas le mien) planté en terre et la fourche tordue (ce fut d’ailleurs, si mes souvenirs sont bons, la seule casse que j’ai eue avec cet appareil).

Bien d’autres incidents ou mésaventures sont à porter au crédit de cette période et de celle qui suivit, et ils ne me furent évidemment pas réservés ! La vraie valeur de cette période merveilleuse, outre la grande liberté dont nous jouissions, réside dans la relative sécurité du vol ultra lent, et aussi, ce n’est pas négligeable, dans le coût modique de nos appareils. Je crains fort qu’on ait beaucoup perdu en s’éloignant de cet idéal, et j’avoue y avoir un peu participé par mes réalisations ultérieures .

Pour situer un peu l’ambiance de l’époque (on dirait que je parle de l’Antiquité !), il faut également évoquer le contexte administratif : par une chance inouïe , l’Administration n’a pas vu venir le coup et s’est laissée piégée (elle essaye d’ailleurs toujours aujourd’hui de se rattraper et de couler le mouvement par tous les moyens ... faites lui confiance, elle y parviendra un jour , avec l’aide de certains !). Tout vient de ce qu’à l’origine, il y eut quelques téméraires pour se lancer dans les airs accrochés sous des voilures rudimentaires et généralement « home made ». Comme on ne pouvait raisonnablement les qualifier de Planeur, l’Administration résolut de ne pas s’en occuper...Bien lui en a pris car elle n’aurait jamais pu supporter qu’on puisse vraiment voler avec ces engins là ! Et puis, toujours les mêmes originaux ont entrepris d’y monter de petits moteurs, transformant leur engin en véritable Avion, mais sans le dire et c’est là que nos « empêcheurs de voler en rond » (notre chère Administration !) auraient pu stopper net le mouvement en lui appliquant toutes les contraintes absurdes qui avaient déjà tué plusieurs fois l’Aviation Légère par le passé (mouvement Pou-du-Ciel notamment). Mais si, mais si, on peut tuer quelqu’un plusieurs fois, s’il a le bon esprit de renaître !

Mais faut quand même pas charrier, au bout de quelques jours de ces activités hautement délictueuses qui consistent à vouloir à tout prix (bas) s’envoyer en l’air avec un engin non conforme au Règlement, les pandores ont quand même débarqué !

« PAPIERS S’IL VOUS PLAIT » (car les pandores sont polis, en général !)...évidemment, nous n’en avions aucun, bien sur ! c’est que pendant tout ce temps où nous faisions les imbéciles à vouloir voler, l’Administration, elle, avait travaillé ferme à vouloir nous en empêcher ! une circulaire était sortie depuis peu, requerrant notamment des papiers pour l’avion et un brevet pour le pilote...(seul l’ami Jojo était en règle de ce coté là, ayant passé son brevet de pilote il y a fort longtemps, brevet considéré comme toujours valable, quelque soit l’U.L.M. !), toute chose que nous ignorions (ou feignions d’ignorer, il faut le reconnaître).

(JPG)
Jojo sur son HIWAY mark II moteur FUJI-ROBIN

Avec les pandores, la chose put être arrangée assez facilement, mais contre la promesse formelle (promis, juré) de nous mettre en règle...ce qui fut fait sans peine pour les papiers de l’avion (Ah, la belle époque !), et un peu plus difficilement pour le brevet de pilote : comme il n’y avait pas d’école, ni de double commande, il ne pouvait y avoir d’épreuve pratique ! l’Administration se contenta donc de me faire passer une épreuve théorique (en fait le théorique Planeur, car ils n’avaient pas eu le temps de préparer une épreuve U.L.M. -ils se sont bien rattrapés depuis !). Bien sûr, ce brevet n’était valable qu’en monoplace, et c’est bien normal : chacun est en droit de risquer sa vie, mais pas celle des autres de façon inconsidérée ; d’ailleurs, par la suite, je n’ai jamais aimé emporter un passager, bien que j’aie été amené à le faire souvent.

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